Je n’ai aucun contentieux avec Ségolène, rien de personnel contre cette femme au regard clair, au physique agréable, mais sitôt qu’elle apparaît à la télévision, l’historien et militant socialiste que je suis est saisi de crainte, pour ne pas dire d’effroi. Je ne puis m’empêcher de penser à Léon Blum au XXXe congrès national de la SFIO, en juillet 1933, lorsque Marquet préparait avec Déat la scission néosocialiste sous le slogan de l’Ordre et de l’Autorité. Blum s’était exclamé : « Je suis épouvanté ! » Et de fait, je suis terrifié par Ségolène prétendant militariser le traitement de la délinquance ; je suis abasourdi par son projet de jurys populaires façon cours d’assises pour les élus, comme si le suffrage universel et les structures judiciaires appropriées n’existaient pas ; je suis confondu par sa planétaire indigence qui lui fait improviser cette réponse à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Europe : « Mon opinion est celle du peuple français. » Je veux être leur chef, donc je les suis !
Mais d’où vient cette propension à la dérive populiste, au démagogique, à l’erratique, au saugrenu, et finalement à la mise en danger de la France ? Cynisme ? Voire ! La vérité est plus simple et bien plus inquiétante : Ségolène, c’est une inculture de taille encyclopédique, une sorte de trou noir de la science. Une ignorance crasse, pire que reaganienne : bushiste.
Comme si elle n’avait pas lu un seul livre. Des cours seulement. Pour passer des concours... Je la connais depuis plus de vingt-cinq ans, j’ai assisté à ses débuts. Sa carrière a commencé en Basse-Normandie, lorsqu’elle venait rejoindre sa mère en fin de semaine dans la demeure familiale de Villers-sur-Mer. Elle gravitait alors autour de l’Elysée, rédigeant des notes à l’intention de Jacques Attali. Dès 1983, elle était conseillère municipale minoritaire de Trouville. Deux ans plus tard, le scrutin proportionnel ayant été adopté en vue des législatives de 1986, se posait la question du deuxième de liste dans le Calvados. Au vu de nos résultats de 1981, même érodés par le désamour, l’obtention de deux sièges apparaissait certaine. Un ticket s’imposait : 1. Louis Mexandeau. 2. Henry Delisle. Mais comme ce dernier venait de perdre la mairie de Mézidon, sa position était fragilisée. André Ledran, qui m’avait succédé comme secrétaire de fédération, se mettait sur les rangs. Rude dilemme que de devoir choisir entre deux amis. La solution n’était-elle pas d’opter pour une troisième personne ? Nous étions dans une période où l’on commençait à parler d’un rôle accru des femmes en politique. Oh ! Avec frilosité, les socialistes se déclarant en faveur de la promotion féminine à condition qu’elle s’appliquât dans le département voisin...
A l’été 1985, lors d’une réunion de la commission exécutive du Calvados, à Caen, il fallut commencer à en débattre. Chacun des 60 participants n’avait encore en tête que l’enjeu entre Delisle et Ledran. L’atmosphère était lourde. Soudain, sur la gauche de la grande salle de la rue Paul-Toutain se leva une frêle créature, une femme jeune et jolie dont j’étais le seul à connaître l’identité. Qui pouvait savoir alors que même sa timidité devait avoir été étudiée ? Même pas moi ! Elle déclara dans un grand silence : « Voilà, je m’appelle Ségolène Royal, je suis membre de la section de Trouville et conseillère municipale. J’ai 28 ans. Je suis mère d’un enfant. Je travaille à l’Elysée auprès de François Mitterrand. Les deux personnes que j’aime le plus au monde, c’est mon bébé et François Mitterrand. Je voudrais être candidate aux élections législatives de l’an prochain en deuxième position, derrière Louis. » Puis elle se rassit. Il n’y eut aucune discussion. Suffoquée par tant d’audace, la salle restait muette. Que cette jeune personne, même présentant bien, même proche, prétendait-elle, du président de la République, mais n’ayant aucune expérience militante, revendique une candidature qui l’enverrait automatiquement au Parlement paraissait complètement incongru, ahurissant, surréaliste. On passa donc sans commentaire à la suite de l’ordre du jour et, au final, quelques semaines plus tard, ce fut Yvette Roudy qui fut choisie.
« Les deux personnes que j’aime le plus au monde, c’est mon bébé et François Mitterrand ! »
Par ces quelques mots, et sans doute pour la première fois, Ségolène effaçait son compagnon, le père de son enfant. François Hollande, dont j’étais, ce soir-là, le seul à connaître le nom, ne cessera plus d’être évacué jusqu’à l’ultime humiliation. Berné, piétiné dès l’origine, le malheureux ! Début 2006, à la question de savoir qui d’elle ou de lui serait candidat à l’investiture, elle avait répondu : « Nous déciderons en couple. » Tu parles ! Vingt et un ans après l’épisode de la rue Paul-Toutain, revoici Hollande rejeté au néant. D’avoir vécu près d’elle pendant un quart de siècle ne lui aura servi de rien.
Surfant sur les sondages favorables, elle l’a lâché, tout comme elle a floué Jospin, Lang et les autres. Paralysés à l’idée de passer pour sexistes - Ségolène excellant dans la posture de prétendue victime - ils l’ont laissée faire la course en tête, tels ces coureurs pistards de l’ancien Vél’d’Hiv, au temps de Toto Gérardin et de Lapébie. Soucieux de ne pas partir les premiers dans le rôle du lièvre, ils n’ont pas pu, ou voulu voir le VTT chevauché par cette amazone qui les coiffe au poteau en leur lançant joyeusement le fameux : « T’as le bonjour d’Alfred ! » Une chose est certaine, en tout cas : si, à la faveur de cette dérive médiatique, elle vient à gagner en novembre, le parti socialiste risque d’entrer dans une phase noire de son histoire, une période glaciaire, telle qu’il en a connu en 1920 et 1940.
Louis Mexandeau est né le 6 juillet 1931 à Wanquetin (Pas-de-Calais). Professeur agrégé d’histoire, universitaire.
Agrégé d’histoire, co-fondateur et responsable du parti socialiste après le congrès d’Épinay pendant de longues années, ancien député du Calvados, Louis Mexandeau a été :
Député du Calvados de 1973 à 1981 et de 1986 à 2002.
Ministre des PTT du 22 mai 1981 au 19 mars 1986
Secrétaire d’Etat aux Anciens combattants du 18 mai 1991 au 29 mars 1993
Pour lire la suite, en librairie, le 2 novembre :
Louis Mexandeau, François Mitterrand le militant, Trente années de complicité
ISBN n° 2 74910 504 8 ; 396 pages 15,4 x 24, 19 € ttc France (2006)
De la campagne pour les élections présidentielles de 1965 à 1995, Louis Mexandeau fut de tous les combats politiques de François Mitterrand.
Membre, avec Pierre Joxe, Claude Estier, Charles Hernu, Louis Mermaz de la Convention des institutions républicaines, il fit partie du premier cercle des fidèles. Ceux qui, après chaque revers électoral (et ils furent nombreux), repartaient de plus belle à l’assaut de la droite, avec la conviction que François Mitterrand était le seul à pouvoir faire gagner la gauche.
Louis Mexandeau relate avec vivacité, humour et autodérision les grandes étapes (1965, la FGDS, Mai 68, le congrès d’Épinay en 1971, la victoire de mai 1981 et les deux septennats) de la « longue marche » mitterrandienne. Mais son témoignage vaut aussi par la galerie de portraits au vitriol qu’il dresse de ceux qu’il appelle férocement « les gavés de l’après-mai 1981 ». Peu échappent au jeu de massacre, dont Michel Rocard et Ségolène Royal sont les cibles les plus notoires, avec à l’appui, évidemment, des mots féroces de François Mitterrand.
Bonjour,
Je viens de lire votre texte et crains que vous n’ayez hélas raison. De Ségolène R., je retiens une campagne particulièriement miteuse et calamiteuse. Une incapacité à s’exprimer clairement, à avoir des idées personnelles à donner l’impression d’être authentique et consistante (à contrario de Bayrou qui fit une excellente campagne de ce point de vue). Bref, une avalanche de platitudes "bricolées" au jour le jour, puis la défaite qui devenait chaque jour plus inélectable. Je suis persuadé que la victoire tenait à un discours cohérent de gauche, les arguments pour dénoncer la fausse rupture "sarkosienne" ne manquaient pas, nous sortions de 5 ans de délires d’une droite dure, la jeunesse était en éveil, et bien des sympathisants de gauche étaient prêts à se mobiliser pour que justement "ça change". Puis SR est arrivée : desillusion, impression d’une trahison, constat d’une médiocrité sans nom, une amertume qui pèse sur le Parti Socialiste. Par un tour de passe-passe qui en dit long sur la soif de pouvoir de SR et de l’état de déliquescence du PS, le soir de la défaite s’est transformé en "chant de victoire", le show SR s’est poursuivi : pathetique, misérable, schizophrénique et tres inquiétant. Oui il y avait bien une réaction anti-Sarko primaire qui aurait pu changer la donne, mais également une réaction anti-Ségo tres puissante qui n’avait rien de machiste, simplement un jugement de bon sens face à une réalité pénible : la candidate faisait piteuse figure, à tel point que bien des electeurs ont rêvé de Bayrou pour pouvoir battre Sarkozy, lui semblait savoir parler, penser et être honnête (et je ne suis en rien centriste, j’écoute, je regarde, c’est tout). Epargnez-nous demain un leadership Segolene au PS, le massacre a assez duré, de l’air, de l’oxygène, du renouveau, des honnêtes gens si possibles non vérolés par cette soif du pouvoir qui - jusqu’à une certaine limite est compréhensible, tolérable mais au-delà - devient - comme c’est le cas aujourd’hui avec la candidate battue - franchement pénible. Face au règne du fric facile et de l’opulence de certains étalée aux yeux des nouveaux pauvres, on rêve d’une monde plus équitable dans lequel l’argent ne serait pas tout puissant et où quelques vérités simples seraient rétablies par des socialistes honnêtes et véritablement engagés : autant dire que le chemin à accomplir pour parvenir à ce résultat est long et pénible. Je crains d’ailleurs que les prochaines années ne soient difficiles, surtout avec une SR qui s’accroche comme une sangsue et nous fait pressentir une future catastrophe en 2012. Quelle tristesse ! Bien à vous. Cordialement. Sm.
On peut lire sur Ouest France, ou sur le site de la ville de Caen, ce texte de Philippe Boissonnat, directeur de ce journal :
samedi 28 octobre 2006
Mexandeau célèbre Mitterrand et éreinte Royal
A 75 ans, l’ancien député du Calvados fait l’éloge d’un Mitterrand militant, et excommunie en passant une Ségolène Royal qui « l’épouvante ».
L’ancien ministre publie un témoignage de fidélité à Mitterrand. Sa ferveur n’exclut pas la cruauté. Ségolène Royal en fait les frais.
Louis Mexandeau a fait 30 ans de Mitterrandie comme d’autres Verdun ou la Bataille de Normandie. Trente ans de sévères défaites (législatives de juin 1968, présidentielle de 1974) et de victoires mémorables (le « miracle » de mai 1981). Trente ans d’une « longue marche enthousiasmante » qui débute par la rencontre, un soir de novembre 1965 à Caen, d’un François Mitterrand certes candidat à la présidentielle, mais à peine sorti de « la solitude et de l’opprobre ».
Pour Louis Mexandeau, il y a un avant et un après novembre 1965. Pas seulement parce que, dans le sillage de François Mitterrand, le prof d’histoire du lycée Malherbe deviendra député du Calvados pendant trois décennies et ministre des Postes et des Anciens combattants. Aussi parce qu’il rencontra ce soir-là, un « combattant tenace », « un homme inaccessible au découragement ». Bref, un militant qui « des années durant s’est astreint à aller porter la bonne parole partout, y compris devant des auditoires restreints et sans jamais préserver même ses dimanches soir. »
Témoignage de fidélité et même de ferveur, le livre de « Mex’ » est aussi, « à la veille de grandes confrontations nationales », un réquisitoire contre quelques-unes des grandes figures, passées ou présentes, du Parti socialiste. Louis Mexandeau a le sourire jovial... Et la dent dure. Rocard ? « Un homme qui a, à peu près, tout raté, mais dont la parole, précipitée et obscure, donnait à croire à ceux qui l’écoutaient qu’ils étaient devenus intelligents. » Fabius ? « Un abbé de cour plutôt qu’un frère prêcheur ou un moine combattant ». « Il a changé », tempère cependant l’auteur qui se prépare sans-doute à soutenir, faute de mieux, le candidat à la présidentielle.
Au vitriol
Aucune chance en revanche que Mexandeau apporte son suffrage à Ségolène Royal. L’ancien « pape » du socialisme bas-normand excommunie la « Jeanne d’Arc du chabichou » en un chapitre au vitriol. Il y relate ses débuts en politique à Trouville-sur-Mer en 1983 et ses ambitions prématurées -et déçues- pour les législatives de 1986. « Tout ou presque interdit à la favorite des sondages de se réclamer de Mitterrand comme de Blum ou de Jaurès. Et d’abord et surtout, la culture. L’inculture de Ségolène m’a toujours paru prodigieuse. Bushiste. »
Griefs de vieux ronchon machiste ? Mexandeau s’en défend et se pose en gardien du temple. « Le Parti socialiste est un engagement, un militantisme de tous les instants, un sens du collectif. Une culture aussi. Aux antipodes d’une démarche purement personnelle, d’une addition peu cohérente d’idées vagues et de slogans creux puisés dans le pauvre vivier d’un réformisme sans volonté de réforme, d’une social-démocratie sans socialisme. » Fermez le ban.
Philippe BOISSONNAT.